Tout générer d’un seul endroit : aubaine ou disparition du geste créatif ?
Focus de la lettre 26
Avant de monter à vélo, je vous signale une petite nouveauté sur le site : j’ai regroupé dans une page dédiée tous les focus de nos lettres. Cela nous permettra de les retrouver plus facilement et pour moi de les citer au besoin comme je vais le faire aujourd’hui ;).
Une petite pause sur notre route cette semaine auprès de deux applications de Google, Gemini Music et Flow.
Même si j’ai choisi ce focus en premier lieu pour la qualité des modèles utilisés et des rendus finaux, c’est aussi pour leurs résonances avec d’autres focus : la semaine dernière avec l’analyse rapide de la base de données du site et les catégories au fil de trois années, dans la lettre 8 sur la vraisemblance des générations vidéos ou encore la lettre 13 sur l’évolution rapide des modèles.
Gemini Music et Flow condensent un peu toutes ces interrogations. L’effet “waouh” est toujours là, modèle après modèle, dans un flux de nouveautés quasi incessant. La course des grandes entreprises est telle que toutes les deux ou trois semaines apportent leur lot de nouvelles étapes. Certaines relèvent davantage du marketing que de la nouveauté mais Google, par la portée qu’a Gemini, a selon moi franchi un seuil qui se dessinait depuis plusieurs mois : celui de l’intégration multimodale quasi complète, celui de la centralisation des générations possibles au même endroit.
Nous ne sommes plus à seulement “générer une image” ou “produire un texte” : en quelques instructions, une vidéo, une musique, une voix, un style visuel cohérent, le tout dans un même écosystème. La question n’est finalement plus “est-ce que ça marche ?” mais “qu’est-ce que ça change pour nous, utilisateurs ?”. Et c’est là que c’est un peu vertigineux : les outils me semblent dépasser les usages avant même que ces usages aient eu le temps de se stabiliser.
On pourrait s’en réjouir mais j’ai l’impression au fil de mes tests que quelque chose se déplace. Au début, chaque outil demandait un apprentissage comme une forme d’apprivoisement, il fallait comprendre les logiques et les limites et ces étapes avaient je pense une valeur : elles obligeaient à penser ce qu’on faisait.
Aujourd’hui, ces étapes me semblent disparaître peu à peu. On décrit, on génère, on ajuste à la marge.
La barrière technique devient presque inexistante, ce qui est certes une bonne nouvelle pour l’accessibilité, mais est-ce que cela n’est pas aussi la disparition du “frottement”, de ce moment où lorsque l’outil ne propose pas de faire ce que l’on souhaite il faut contourner, adapter, inventer.
L’intégration multimodale complète pose donc une question que je trouve plus intéressante que l’effet “waouh”, que le résultat “bluffant”, elle questionne peut-être finalement la créativité. Est-ce qu’on crée ou est-ce qu’on délègue davantage en démarrant une machine à produire et reproduire ?
Comme d’habitude, je n’ai pas de réponse tranchée à apporter, je vous partage juste mes réflexions du moment. J’observe tout de même, dans les temps passés à tester ou à utiliser au quotidien, que les plus riches ne sont pas ceux où l’application a tout réussi du premier coup. Ce sont ceux où quelque chose n’a pas donné le résultat escompté, où j’ai dû comprendre pourquoi, où le résultat inattendu a ouvert une piste que je n’aurais pas cherchée. Je vous invite d’ailleurs à faire un petit détour par le post d’Arthur Sarazin dans les lectures partagées : l’enjeu n’est pas de discuter de la puissance de ces outils, on sait déjà qu’ils le sont, c’est de savoir si nous restons, dans cet écosystème de plus en plus fluide, d’infatigables apprenants avec l’accompagnement possible de la machine, des auteurs ou des éditeurs de ce que la machine propose.
C’est certainement ça la compétence qu’il nous faut acquérir et entretenir : pas maîtriser les outils mais savoir précisément ce que l’on veut pour reconnaître quand la machine nous emmène ailleurs et décider en connaissance de cause si on suit le chemin qu’elle va nous faire emprunter…
Fin de la pause, on remonte sur nos selles et on part analyser et peut-être explorer les chemins proposés !