Une information vraisemblable ?
Dans les lectures de la lettre 27, je citais un article de Libération sur un podcast IA qui produisait 11 000 épisodes par jour en aspirant des articles de presse locale, quelques minutes après leur publication avec les mêmes faits, la même structure et les mêmes tournures de phrases. L’histoire de Bill Adair, racontée par Libération, ce professeur de journalisme qui tombe par hasard sur un épisode de podcast consacré à une de ses étudiantes, généré à partir d’un article publié quelques minutes plus tôt, résume bien ce que ce cas de réutilisation de contenus par l’IA a désormais d’à la fois banal et troublant. Cet exemple n’est pas qu’une anecdote : l’article cite pour exemple qu’en mai 2025, le tribunal de Paris avait ordonné le blocage d’un site qui produisait 6 000 articles par jour en pillant une quarantaine de journaux français.
Cette semaine, en testant NBot, Dailyscope et Podcasty, j’ai réalisé que ce qui semble relever d’une infrastructure industrielle est désormais à la portée de n’importe qui, en quelques clics et sans compétence technique. Dailyscope agrège et compare chaque jour des sources de presse internationale. NBot construit une veille sur un sujet donné et peut générer un podcast quotidien. Podcasty transforme n’importe quel article en épisode audio dans 57 langues. Ce que Daily News Now! a industrialisé, ces trois outils le mettent à portée de tous.
Dans la lettre 29, je partageais le Bullshit Benchmark de Peter Gostev qui montre quelque chose de simple et d’un peu vertigineux : posez aux modèles des questions au langage correct mais au fond inventé, et la plupart répondent avec assurance et détails. La vraisemblance prime sur le sens, ce qui ressemble à une bonne réponse passe pour une bonne réponse. Daily News Now! fonctionne sur le même principe mais à l’échelle d’une chaîne éditoriale complète : ce qui ressemble à de l’information locale, avec un nom de ville, le nom d’une étudiante, une durée, un titre, passe pour de l’information locale.
Le format audio ajoute quelque chose de particulier à cette équation, et ce n’est pas qu’une question de confort d’écoute. La lecture autorise le retour en arrière, l’annotation, la pause réflexive : on relit, on s’arrête, on vérifie. L’écoute suit un flux qu’on ne contrôle pas de la même façon, et le format podcast y ajoute encore quelque chose : la régularité des épisodes, la relation d’abonnement, la continuité. On ne consulte pas un podcast comme on vérifie une information, on le suit sans souvent revenir sur un passage de l’épisode écouté ou sur un épisode précédent.
Bill Adair le dit clairement dans l’article de Libération : ce qui a changé n’est pas le principe du pillage, qui n’est pas nouveau, c’est son échelle. Un humain était limité par sa capacité de traitement, cette limite a disparu.
Ces trois applications nous montrent un nouveau glissement, le même que j’utilisais pour décrire mon jeu Écho. On installe une veille parce que c’est pratique. On écoute le podcast parce qu’il est là. On ne vérifie pas parce que le format ne s’y prête pas et parce que ça ressemble à ce qu’on attendait.
La question n’est pas tant “comment détecter ce qui est généré” que “est-ce qu’on maintient encore l’habitude de se demander qui a choisi, pourquoi, et ce qui ne figure pas dans le flux ?”.
C’est une question qu’on peut se poser devant n’importe quelle information, générée ou non. Mais avec ces outils la facilité d’oublier cette question est rendue un peu plus aisée qu’avant…