Dans le rétroviseur : 39 mots pour 39 lettres
C’est donc la quarantième lettre. 40 semaines que l’on se retrouve et 40 semaines que j’écris un focus. J’ai eu envie cette semaine que les 39 lettres précédentes soient ce qui déclenche ce 40ème focus, j’ai voulu aller du côté de la rétrospective et regarder dans le rétroviseur. Je me suis donc plongé sur la page regroupant les focus sur le site et j’ai feuilleté à nouveau les focus des 39 lettres passées.
Au fil de nos rendez-vous, vous avez dû comprendre peu à peu comment j’écris ces focus. Il n’y a pas de plan éditorial depuis septembre, pas de fil directeur entre tous, pas de thème décidé à l’avance. Vous qui êtes là depuis un moment et même depuis la première lettre pour certains, vous le savez désormais : chaque focus arrive avec l’inspiration de la semaine, depuis un outil qui a fait surgir un questionnement, une réaction lors d’un test ou lorsque quelque chose ne s’est pas passé comme je l’avais imaginé. C’est chaque fin de semaine le même point de départ : ce qui m’a d’abord attiré voire frappé pendant la semaine, pour, en tirant quelques fils, arriver à ce à quoi cela me fait réfléchir ou que ça me semble dire au-delà de ce déclencheur.
Pas de fil donc. Et pourtant…
En reprenant les focus, il y a quand même beaucoup de choses qui apparaissent et que je n’avais pas mis là consciemment. Pas un sujet récurrent, plutôt comme un territoire. La carte des questions qui reviennent sous des formes différentes, lettre après lettre, outil après outil. Des questions qui sont les miennes, nées de mes tests et de mes observations quotidiennes. Mais qui sont peut-être aussi plus universelles et potentiellement les vôtres. Celles que vous vous posez certainement devant les mêmes outils, dans les mêmes moments d’hésitation ou d’enthousiasme, seuls derrière un écran ou en équipe autour d’un usage qui se cherche encore, en expérimentation.
En relisant, j’ai peu à peu vu émerger des champs lexicaux communs. J’ai creusé en injectant tous les focus dans une IA générative et j’en suis arrivé à 5 champs qui se sont tissés dans ces 39 focus. Et tout ça sans l’avoir planifié.
Le premier dit que quelque chose se déplace sans qu’on l’ait vraiment décidé. La délégation (lettre 3), la banalisation (lettre 5), la normalité (lettre 25), le flux (lettre 34), le réflexe (lettre 35), l’évolution (lettre 13), le glissement (lettre 30). Ces mots sont apparus dans des lettres très différentes, sur des outils sans rapport entre eux. Vous les avez lus, certains ont peut-être résonné différemment selon votre usage du moment ou votre contexte. Ils disent tous la même chose : le cadre s’installe, la simulation devient suffisamment plausible, le réflexe remplace le choix, et on n’a pas vraiment eu à décider de laisser faire. Ce premier champ est peut-être celui qui interroge le plus, précisément parce qu’il décrit quelque chose qui se passe sans qu’on le remarque.
Le deuxième dit qu’on essaie de tenir quelque chose. Le discernement (lettre 4), la vérification (lettre 8), le contrôle (lettre 20), la compréhension (lettre 27), le sens (lettre 29), la limite (lettre 33), le frottement (lettre 26), la frugalité (lettre 21), le processus (lettre 36). Tous des mots d’effort. Ce sont des mots que vous vivez peut-être vous aussi dans vos usages quotidiens. Ce sont des mots qui décrivent un geste qu’il faut choisir de faire, parce que rien dans le cadre ne l’impose. La limite, personne ne la fixe à notre place. La compréhension demande qu’on s’y force, même quand le résultat est là et qu’il a l’air juste. Neuf mots contre sept dans le premier champ : peut-être que la résistance est encore plus forte que le glissement.
Ces deux premiers champs sont en tension permanente. Et cette tension, c’est peut-être le vrai sujet des 39 focus et de nos 40 semaines ensemble.
Je pense que les trois champs suivants disent ce qui est en jeu dans cette tension.
La machine, d’abord, avec ce qu’elle est vraiment : une simulation (lettre 10), un objet plausible (lettre 31), un raisonnement (lettre 12), une perception (lettre 16), une performance (lettre 7), une architecture (lettre 37), un cadre (lettre 38). Ces mots décrivent sa nature et ce qu’elle produit. Ce pour quoi on la confond parfois avec autre chose. Découverte semaine après semaine, outil après outil, parfois avec émerveillement, parfois avec défiance. Ce champ est presque entièrement descriptif : les mots qui portent la charge, l’inquiétude, la question, sont ailleurs.
On passe du côté de l’utilisateur ensuite : l’autonomie (lettre 1), l’agentivité (lettre 14), la créativité (lettre 18), l’intimité (lettre 24), l’émerveillement (lettre 28), la sérendipité (lettre 39), la médiation (lettre 11). C’est le champ de ce qu’on perd quand on lâche sans s’en rendre compte. La sérendipité, c’est ce moment où on tombe sur quelque chose qu’on ne cherchait pas, et que certains d’entre vous m’ont dit retrouver dans ces lettres elles-mêmes. L’émerveillement, c’est ce qu’on ressent quand on comprend comment quelque chose fonctionne, pas seulement quand ça fonctionne. La médiation, c’est l’espace entre la pensée et sa production, cet espace où on décide vraiment, cet espace que la fluidité des outils tend à réduire.
Du côté de nous tous enfin : la souveraineté (lettre 2), le partage (lettre 9), les communs (lettre 22), la citoyenneté (lettre 23), l’accessibilité (lettre 19), la littératie (lettre 32), la responsabilité (lettre 15), la curation (lettre 6), l’évaluation (lettre 17). Ces mots-là, nous les portons collectivement depuis quarante semaines. Quand l’agentivité individuelle s’effrite, je crois que quelque chose de collectif s’effrite aussi. La littératie ne recule pas seulement pour une personne, elle recule dans un collectif entier. La souveraineté se joue dans chaque geste de délégation ou de résistance, pas seulement dans les institutions. Et nous en faisons l’expérience ensemble, chaque semaine, depuis cette lettre.
Ce que je réalise en écrivant cette lettre, c’est que ces cinq champs ne sont pas seulement les miens. Ils appartiennent certainement à quiconque utilise ces outils aujourd’hui, à quiconque les déploie, à quiconque décide de la place qu’ils prennent ou ne prennent pas dans son quotidien et dans le nôtre. Je n’avais pas prévu d’écrire ces 39 focus ainsi. Ils sont arrivés à l’inspiration, semaine après semaine, depuis des entrées très différentes. Et pourtant, mis côte à côte, ils disent aujourd’hui quelque chose que 40 semaines de rendez-vous commun ont construit sans le savoir.
La tension entre ce qui glisse et ce qu’on tient n’est pas résolue. Elle ne le sera pas à la lettre 40, ni à la 56 ou la 78. Et si c’était cette tension, que nous maintenons ensemble, qui est la réponse ?
En écho