Un jour, un outil d'IA générative

Focus

Les avis qu’on aura peut-être révisés d’ici la rentrée

Focus de la lettre 43

Si on se repasse en accéléré les 43 semaines de cette lettre, les modèles ont évolué, les outils se sont multipliés et les usages se sont diversifiés. Je crois que ce qui a le plus changé en une saison, c’est le ton du débat autour de tous les sujets qui nous regroupent ici.

Au début de l’aventure uneIAparjour, j’ai pu en parler plusieurs fois, beaucoup d’inconnues, peu de certitudes, une forme d’émerveillement mêlé d’inquiétude qui laissait encore pas mal de place au questionnement. Aujourd’hui, j’ai l’impression que les certitudes ont accéléré plus vite que les usages. Peut-être parce que le débat autour de l’IA suit de plus en plus le modèle des autres polarités médiatiques et sociétales. Les évangélistes et les alarmistes occupent le terrain et se parlent de moins en moins. Entre les deux, l’espace pour ne pas encore savoir, pour regarder, pour changer d’avis me semble se rétrécir de plus en plus et les lectures de toutes ces semaines, plus de 370 compilées dans nos lettres depuis septembre, me semblent le montrer. Toutes les réalités coexistent simultanées et celles et ceux qui défendent chacune de ces positions se retrouvent rarement dans la même conversation. Alors, d’où parle-t-on quand on parle d’IA ? Je peux au moins répondre pour moi.

Une lettre qui dure depuis 43 semaines a déjà dit beaucoup de son auteur. Vous le savez, s’il n’y avait qu’un choix binaire et s’il fallait me classer dans un des camps qui se polarisent, ça serait plutôt du côté de celui des “pro”. Être plutôt d’un côté ou de l’autre, ce n’est pas une question de naïveté. Je m’intéresse aux domaines du numérique depuis maintenant logtemps, bien avant que l’IA ne devienne un sujet grand public, et je pense parvenir à en mesurer autant les promesses que les limites.
Le site publie depuis février 2023. Quarante-trois semaines de lettre. Ce que ça représente concrètement pour moi : tester pour découvrir, juger de la pertinence, trier avec une subjectivité assumée, et partager pour permettre à d’autres un premier avis sans avoir à faire eux-mêmes ce travail d’écrémage.
En moyenne, une application publiée pour cinq observées ou testées, certes sans statistiques précises sur ce point, mais l’ordre de grandeur me semble dire quelque chose sur ce que “partager” implique comme effort silencieux en amont. Ce travail quotidien forge une opinion et il a forgé la mienne. Il aurait pu produire la conclusion inverse, une dépendance excessive, une faible valeur ajoutée, beaucoup de bruit pour peu d’innovation. Ce n’est pas ce que j’en retiens même si ça aurait pu être une trajectoire possible.
Je pense par exemple avoir sous-estimé la vitesse à laquelle les contenus allaient se ressembler. J’ai pensé que la diversité des outils produirait de la diversité dans les résultats. Ce n’est pas si simple, et c’est devenu une des questions liées à la délégation et l’agentivité à observer de près selon moi.
Je pensais aussi que l’automatisation de tâches quotidiennes arriverait vite pour tout le monde. Ce que j’observe plutôt, c’est que le fossé entre ceux qui savent paramétrer les outils et ceux qui ne les utilisent pas ou de façon ponctuelle et manuelle s’est profondément creusé. L’automatisation même très partielle est dans les faits encore très loin pour l’utilisateur ordinaire contrairement à ce que beaucoup de discours peuvent laisser entendre.
Ces observations quotidiennes obligent à une discipline : rester ouvert à ce qui surprend, y compris quand ça contredit ce qu’on pensait la semaine d’avant. Être pour ou contre ce n’est pas porter des œillères, ça ne dispense pas d’observer. Ça en augmente selon moi même l’obligation.

Je trouve qu’on confond de plus en plus souvent conviction et rejet. On peut penser que les IA ouvrent des possibilités réelles et trouver quand même légitimes les inquiétudes de ceux qui y voient une menace. On peut refuser ces outils ou s’en méfier profondément et reconnaître quand même que ceux qui les utilisent ne sont pas naïfs. On peut s’inquiéter des effets cognitifs sur ses usagers, et d’autant plus lorsqu’on parle d’éducation, sans condamner l’outil en bloc. On peut avoir choisi de ne pas y toucher et reconnaître quand même qu’ils changent quelque chose dans le monde qu’on habite. On peut utiliser ces technologies tous les jours et ne pas balayer d’un revers de main la question de leur empreinte environnementale, plus que considérable, passée sous silence ou dévoyée par les géants du secteur. On peut les refuser et ne pas être non plus aveuglé par ce seul refus : comprendre ce système, ses logiques, ses orientations géopolitiques et économiques, c’est une forme de pensée citoyenne que ni l’enthousiasme ni le rejet ne dispensent de mener. On peut les utiliser au quotidien et ne pas perdre de vue que son propre usage n’est qu’un angle de vue parmi d’autres dans un système bien plus large que ce qu’on en voit.
Ce qui manque souvent dans ces débats, c’est la vue d’ensemble : les IA dans le monde où elles s’installent, pas seulement par le bout de son propre usage ou de son secteur. La nuance n’est pas l’absence de conviction : c’est la conviction qui a survécu au contact d’autres points de vue. Et cette survie demande un effort actif, pas une position passive.

Dialogue, ici, avec ce sujet tellement global, ne veut pas seulement dire parler à quelqu’un qui pense autrement, même si c’est déjà beaucoup. Ça veut aussi dire lire ce qu’on ne lirait pas spontanément, s’informer hors de sa bulle, prendre le temps qu’un flux continu ne permet pas. Ces quarante-trois lettres ont essayé d’aller dans ce sens : des outils d’éducation et des interdictions scolaires, des études sur les biais encodés dans les modèles, des réflexions et des points de vue sur le travail, des rapports et des articles de recherche sur les usages et les impacts sociétaux, des questions sur ce que l’information perd quand les agents lisent à la place des lecteurs, des débats sur la créativité, la mémoire, la délégation, l’autonomie. Pas un seul camp. Plusieurs réalités en même temps, sans verdict rendu d’avance.

La lettre s’arrête là pour l’été. Elle reviendra fin août. D’ici là, je vous propose que l’on emporte une seule question : sur quoi aura-t-on évolué et changé d’avis, entre maintenant et la rentrée ? Pas seulement ce qu’on aura confirmé mais ce qu’on aura révisé.

En écho :