Un jour, un outil d'IA générative

Focus

Choisir et créer

Focus de la lettre 44

Cet été, j’ai bien sûr testé des applications pour assurer le rythme des publications, j’ai eu aussi envie, entre de bonnes et belles pauses dépaysantes, d’en profiter pour aller explorer un peu plus loin le vibe coding sur des projets personnels, de ceux auxquels on pense depuis longtemps mais qui demandent du temps, de la réflexion et du calme.

Le premier s’appelle FluxCap, en clin d’œil au convecteur temporel de Retour vers le Futur. Chaque jour le même constat : une marée d’articles de veille à lire, d’idées de projets qui surgissent, de notes volantes et de tâches plus ou moins urgentes, professionnelles comme personnelles. Ce flux est un carburant, mais sans structure, il risque de submerger. J’avais besoin d’un outil qui m’accompagne, mais aussi de sortir de cette accumulation d’outils qui ne se parlent pas et d’abonnements qui se profilent. Bref, de regrouper et d’organiser.
FluxCap ne bloque pas le flux, il impose un cap : trois flux distincts (la veille, les notes, les tâches) qui convergent vers un seul point, la ligne de mire du jour. Une sélection quotidienne de tâches limitée à 3 ou 4 plutôt qu’une liste infinie, une clôture obligatoire en fin de journée sur chaque tâche du jour, et surtout sans compteur culpabilisant du type “il reste 20 tâches à terminer”. FluxCap est une réflexion et une adaptation personnelle poussée jusqu’au déploiement, pas juste un prototype qui reste sur ma machine, un outil pour mon quotidien.

Le deuxième geste n’est actuellement visible qu’à des yeux curieux : la traduction anglaise du site est quasi terminée, elle n’est pour l’instant accessible que par un petit globe presque caché et vous serez certainement parmi les premières et les premiers à la découvrir. J’ai choisi de ne pas juste faire une bascule automatique de langue depuis le navigateur, je l’ai co-construite avec une IA générative dédiée au code, « à la main ». Après plusieurs semaines ce que je retiens surtout de ce chantier, c’est la vingtaine d’incidents rencontrés en chemin, documentés plutôt que cachés pour que cela puisse peut-être servir à d’autres : des catégories supprimées par erreur, une date de publication écrasée, des brouillons fantômes invisibles. Rien de spectaculaire, juste le rappel que construire quelque chose soi-même, c’est aussi faire des choix et tenter. Dans un environnement où une erreur peut mettre à mal trois ans de travail, cela veut dire assumer ce qui casse, réparer, recommencer et recommencer encore.

La semaine dernière, à la suite de ce même mouvement estival, j’ai publié la 6ᵉ version de ma sélection subjective. À nouveau 60 outils choisis sur les près de 1300 recensés depuis février 2023, réinterrogés et mis à jour, répartis en 10 catégories et 3 niveaux d’appropriation, du premier contact à l’usage avancé, avec 24 ajouts ou suppressions depuis la dernière version.

Ces trois publications peuvent avoir l’air anecdotiques mais en préparant cette lettre de rentrée, elles m’ont ramené vers la question plus large de la place des IA génératives.

Dans deux mois, ça fera 4 ans depuis la sortie publique de ChatGPT et l’arrivée massive des IA génératives dans nos usages et disons-le dans nos vies. Un fait social désormais total : quelque chose qui touche à la fois le sociétal, l’économique, le juridique, l’éthique, l’esthétique, le religieux même avec l’encyclique du pape, tous les registres en même temps. Pour s’en convaincre, il suffit certainement de regarder l’invasion de visuels (trop souvent moches ou a minima très marqués…) dans nos flux et sur nos murs pour le sentir concrètement, on en parlait déjà dans la lettre 42 en juin, et France Culture y a consacré un article et une vidéo, à retrouver dans les lectures partagées.… Quand les productions réalisées avec les mêmes outils spécifiques deviennent si présentes, je pense que ces outils ne deviennent plus forcément un choix qu’on fait consciemment, ils deviennent presque une partie d’un décor qu’on pourrait ne plus voir.

Et on n’observe aucun ralentissement. Elle est tellement loin, l’interface façon SMS des débuts ! Texte, puis image, puis recherche, puis son et voix. Puis les agents, comme Aye testé cet été, capable d’analyser une page et de planifier puis exécuter des actions à notre place, sans que nous ayons à cliquer. Puis la génération de mondes vidéo sonorisés dans lesquels on navigue en temps réel, comme avec Happy Oyster publié hier soir, avec de nouvelles annonces, certainement guidées par le marketing, autour de la promesse serpent de mer de l’IA générale… Une brique se stabilise à peine que la suivante arrive déjà, portée par des annonces de modèles toujours plus puissants, dans tous les secteurs à la fois.

Et pourtant, cet été, je crois que les trois projets décrits plus haut vont un peu à contre-courant de ce mouvement qu’on regarde le plus souvent passer. Publier une 6ème version de ma sélection, c’est retirer et ajouter 24 outils pour n’en garder que 60 : un choix et un tri manuels, assumés au milieu des presque 1300 outils recensés. Construire FluxCap et traduire le site, c’est aussi ne plus seulement observer ce que la machine produit ou propose, mais décider précisément de ce que je veux lui faire réaliser, tout en documentant les chemins pris pour que d’autres puissent peut-être éviter les difficultés rencontrées ou remixer l’existant pour créer autre chose.

On a déjà croisé le mot « agentivité » dans les lettres de la saison passée. Un agent comme Aye choisit les étapes d’une tâche qu’on lui délègue. Je choisis les 60 outils de ma sélection parmi presque 1300. Je choisis ce que FluxCap retiendra dans ma liste du jour et ce qui sera repoussé. Je choisis comment les traductions seront opérées. Je ne pense pas que l’agentivité disparaisse dans ce fait social total, je crois qu’elle change juste de forme : elle ne se loge plus dans l’exécution, elle se loge dans la réflexion, dans le choix et le tri.

Dans les lectures de cette semaine, Anne Alombert convoque le philosophe Georges Canguilhem dans le Fil Philo : une machine qui calcule très bien n’invente pas quelque chose de neuf, elle recombine ce qui existe déjà. Peut-être que la vraie invention qu’il nous faut préserver et développer encore, ce n’est plus de produire du contenu, les IA le font très bien, mais c’est de maintenir et d’augmenter notre propre capacité à choisir. La question pour cette rentrée n’est certainement plus de savoir si on utilise les IA génératives. La question est peut-être plutôt : qu’est-ce qu’on choisit cette année de créer et de partager ?


En écho :