Pas si, comment.
Focus de la lettre 47
Hier, l’Académie Goncourt a retiré C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, de sa sélection, pour des plagiats jugés avérés, dans une affaire où planait aussi, depuis plusieurs jours, le soupçon d’un texte largement écrit par une IA. Je n’ai pas lu ce roman, je ne connais pas le reste du travail de son auteur, et ce n’est pas « l’affaire » elle-même que je veux commenter ici. Le Goncourt, en tant que prix, juge aussi l’attribution, ce n’est pas mon sujet : ce qui m’intéresse, c’est ce que cette histoire a réveillé autour d’elle. Sur les réseaux, l’affaire a vite débordé du « cas Orélien » pour devenir une question plus large, presque une peur partagée : et si l’IA avait écrit un texte à la place de l’auteur que je lis, sans que je le sache ? Cette peur dépasse largement la littérature, même si elle est certainement exacerbée par le prestige du prix littéraire, nous la connaissons toutes et tous. Au travail, elle prend une autre forme : utiliser l’IA, est-ce avouer qu’on n’est pas assez compétent dans son métier ? À l’école, une autre encore : utiliser l’IA, est-ce tricher ? Trois mondes différents, la même inquiétude au fond, celle d’un texte, d’un travail, d’une copie qui ne seraient plus vraiment de nous.
Michel Serres avait déjà vu venir cette peur, avant même l’IA générative. Dans Petite Poucette, il décrivait une génération qui pense et qui écrit autrement, grâce ou à cause du numérique, pas moins bien mais autrement. Et dans C’était mieux avant, il rappelait que chaque technologie nouvelle, l’écriture, l’imprimerie, la calculatrice, a provoqué le même réflexe de déclin annoncé. Socrate craignait déjà que l’écriture n’affaiblisse la mémoire. L’IA appartient à cette histoire de délégation technologique, elle introduit toutefois une différence de degré qui peut devenir une différence de nature : elle ne se contente plus d’externaliser une fonction, elle peut participer directement à la production du langage, du raisonnement et de la forme.
Je crois que la question posée comme ça, sous cette forme binaire, on utilise l’IA ou pas, n’est jamais la bonne. Ce qui distingue un usage qui pose problème d’un usage qui n’en pose pas, ce n’est pas le fait d’y avoir recours. C’est pourquoi on l’utilise, à quel moment, et surtout comment.
J’ai pu, cette année, expérimenter longuement la co-écriture avec une IA générative, sur un projet éditorial exigeant, mené sur plusieurs mois. Le défi n’était pas technique. Il était éditorial : rester en position d’auteur face à un outil qui produit vite, qui formate bien, et dont les propositions ont parfois l’apparence convaincante d’un texte déjà abouti. Apprendre à distinguer ce qui est correct de ce qui est juste. Ne jamais laisser passer une formulation qui ne disait pas exactement ce que je voulais dire, même quand elle y ressemblait.
Ce que j’ai gardé de ce travail, ce n’est pas la rédaction. C’est le cadre, les sources, le plan, le jugement sur chaque phrase, la décision finale de publier ou non. L’IA a produit de la matière première, vite et en quantité. J’ai exercé l’autorité éditoriale, du début à la fin. Cette asymétrie assumée répond exactement aux deux peurs du début. Ce qui peut être exécuté peut être délégué. Ce qui doit être jugé ne se délègue pas : la frontière n’est pas entre deux tâches étanches, mais entre deux postures, celle qui exécute la décision et celle qui la prend. Être compétent dans son métier ou dans ses études, ce n’est certainement pas taper chaque caractère ou chaque mot soi-même : c’est garder ce jugement-là, quoi qu’on délègue par ailleurs.
Cette lettre que nous partageons n’échappe pas à la question. Chaque semaine, nous dialoguons, une IA et moi, pour la construire. Chaque semaine, je reste maître du contenu. Je choisis ce qui reste, ce qui saute, ce qui se reformule. Le jeu Écho, co-écrit avec la même méthode il y a quelques mois, posait déjà cette question en la vivant plutôt qu’en la décrivant.
Reste la question des lecteurs, qui ont leur pleine part dans ce contrat. Face à un texte qui nous plaît, qu’est-ce qui compte le plus pour nous, lectrices et lecteurs : qu’il ait été écrit à la main d’un bout à l’autre, à la plume d’oie ou au clavier, ou qu’on l’apprécie tel qu’il est ? Je crois que si un texte tient, s’il touche, la façon dont il a été fabriqué ne devrait pas suffire à tout annuler rétroactivement. Une IA ne porte pas à elle seule la responsabilité d’un texte : elle génère à partir d’instructions et d’un contexte, tandis que la responsabilité de l’usage et de la publication revient à l’humain. Mais ça ne dispense de rien, ça oblige seulement à l’honnêteté. Le contrat de lecture, c’est finalement dire ce qui a été fait.
Faudrait-il pouvoir le vérifier de l’extérieur quand rien n’a été dit ? C’est là que ça se complique. Un texte peut être problématique même s’il n’a pas été généré par IA, et un texte peut être produit avec une IA sans constituer un plagiat. Les détecteurs de texte IA, très sollicités ces derniers jours, ne sont eux-mêmes que des estimations statistiques. Leurs propres éditeurs reconnaissent une fiabilité en baisse sur les textes courts, et une étude de Stanford a montré qu’ils identifient plus souvent des auteurs non anglophones comme générés par IA. Le score d’un détecteur ne remplace jamais une déclaration. Il ne fait que la contourner, plus ou moins bien, et parfois il jette surtout le trouble et le doute. Il y a une ironie dans les discours sur les détecteurs de textes IA : on affirme à la fois que les modèles produisent des textes indiscernables d’un texte humain et que les détecteurs les identifient avec fiabilité. Ces deux affirmations ne peuvent pas être vraies en même temps : la capacité d’un détecteur dépend de la langue, de la longueur du texte, du modèle, de la part générée, des réécritures humaines et du corpus d’évaluation. Un résultat de détection reste un indice, jamais une preuve, et il faut se méfier autant du mythe de l’IA indétectable que de celui du détecteur infaillible.
Au travail, la question se pose à front renversé : ce n’est pas l’absence de socle qui inquiète, c’est la crainte que déléguer révèle qu’on aurait pu s’en passer. Le socle existe déjà, c’est finalement la légitimité à l’utiliser qui manque. Un vrai risque subsiste et il ne concerne pas tout le monde de la même façon. Distinguer ce qui est correct de ce qui est juste suppose de posséder déjà un socle de repères auquel comparer. Pour un élève qui découvre une notion, pour quelqu’un qui débute dans un métier, ce socle n’existe pas encore. La machine produit un texte plausible, bien formaté, convaincant, et il n’y a rien en face pour le confronter, aucune expérience à laquelle se raccrocher pour sentir qu’un développement sonne faux. Le jugement dont je parle plus haut ne se convoque pas à partir de rien, il se construit avec le temps et la pratique. C’est peut-être là, plus que dans la triche ou l’incompétence, que se loge le vrai risque : pas dans l’usage de l’IA, mais dans son usage trop précoce, avant d’avoir eu le temps d’acquérir ce socle. Et ce socle ne manque pas qu’aux novices : il manque aussi à qui n’a pas le temps de l’exercer, quand la charge de travail transforme la délégation choisie en délégation subie, et le jugement en luxe qu’on ne peut plus se payer.
La question n’est donc plus de savoir si l’IA est intervenue, elle intervient déjà, dans nos métiers, nos écoles, nos lectures et plus largement nos quotidiens. Elle est de savoir ce qu’on a gardé du jugement, et ce qu’on accepte d’en dire. C’est peut-être cette grille qui permettra de sortir du faux débat entre « utiliser l’IA » et « ne pas l’utiliser ». Un même usage peut être acceptable professionnellement, discutable artistiquement et interdit pédagogiquement. Ce n’est pas l’outil qui suffit à juger l’usage, mais le contexte : la part réellement déléguée, le jugement conservé et la transparence qui l’accompagne.
En écho :
- Le jeu Écho de la lettre 30 racontait déjà cette expérience de délégation vécue de l’intérieur : Écho : quand faire un jeu sur la délégation devient une expérience de délégation.
- La lettre 42 posait la question du temps qu’on se donne pour décider : Générer vite ou décider lentement ?