Que reste-t-il quand l’outil a fait le travail ?
En testant Honen cette semaine, j’ai demandé la génération d’un cours sur les IA génératives en éducation comme j’ai l’habitude de le faire sur ce type d’applications. L’outil a généré en quelques secondes une séquence complète : texte à lire, flashcards, quiz, podcast, bande dessinée. Complet, structuré, progressif et présentable. Je ne suis quasi pas intervenu dans les choix didactiques ou pédagogiques, rien ne m’y incitait. Ce n’est pas un reproche à l’outil, plutôt bien pensé par ailleurs, c’est une observation sur ce qui s’est passé, ou plutôt sur ce qui ne s’est pas passé.
Knowly fait quelque chose de proche : on lui soumet un sujet ou des sources, il organise un parcours, génère des pages liées entre elles, suggère une étape suivante après chaque génération. C’est un wiki qui se construit sans qu’on ait besoin de le construire.
Replit Slides et Presenton, de leur côté, génèrent des présentations depuis une instruction : le plan, les diapos, les images, la mise en forme. On choisit un design, on valide un plan, et les diapos arrivent une à une. Le résultat est propre et partageable en un clic.
Ces quatre outils ne font pas la même chose, mais ils partagent un point commun : ils produisent le livrable sans que l’on agisse sur le processus.
Holotab, dans la lettre 33, posait la question du niveau d’autonomie qu’on décide de lui donner. Ici je pense que la question s’est déplacée : on ne choisit plus vraiment. On laisse faire parce que c’est là, parce que c’est fluide, parce que rien ne nous incite à faire autrement, et disons-le, parce que c’est efficace et bien pratique…
Or c’est dans ce processus que quelque chose se passe. Construire un cours, c’est d’abord se demander quels sont nos besoins, par où commencer, ce qui est important et ce qui ne l’est pas, ce qu’on a besoin de comprendre avant de pouvoir expliquer et de faire comprendre. Faire une présentation, c’est trouver comment une idée en amène une autre, comment rendre visible une progression qui n’était peut-être pas encore tout à fait claire dans sa propre tête. Ce travail de préparation et de mise en forme est une partie constitutive de la réflexion et la compréhension. On ne comprend vraiment quelque chose qu’en essayant de le transmettre et quand on est capable de l’expliquer. La friction du processus, c’est finalement un peu comme une empreinte qui s’imprime peu à peu.
Je vous ai partagé dans les lectures de la lettre 35 une méta-analyse de plus de 800 articles académiques sur l’IA dans l’éducation primaire et secondaire conduite par le projet SCALE à Stanford. L’une des conclusions pointe que les gains obtenus avec l’aide de l’IA disparaissent souvent quand l’outil n’est plus là. C’est un constat sur ce que fait l’outil à l’apprentissage quand il prend en charge le processus : la béquille fonctionne mais quand on l’enlève, on ne marche pas mieux qu’avant.
Le rapport Obvia 2026, dont vous trouverez l’analyse de L’école branchée et le lien dans les lectures, l’énonce également : réussir une tâche avec l’IA ne mène pas automatiquement à un apprentissage. Il y a la tâche accomplie, et il y a ce qu’on en retient. Le résultat de la production et le processus qui y mènent ne sont pas la même chose, et les outils ne les distinguent pas.
Le sondage Ipsos pour THEIA reprend ces fils en creux. 63 % des jeunes de 18 à 25 ans estiment que les examens en France ne reflètent pas leur niveau réel mais dans le même temps, 66 % pensent qu’il faut apprendre encore plus qu’avant pour se démarquer de l’IA. Et seulement 36 % pensent qu’il est moins important de se former avec une IA qui est capable de réaliser des tâches. Ce n’est pas un abandon de l’effort, il me semble que c’est la révélation que quelque chose ne colle plus entre ce qui est demandé de produire et ce qu’il faut comprendre vraiment, et peut-être une recherche de ce que l’effort doit maintenant produire dans un monde où l’outil peut produire le résultat.
Les outils sont efficaces. Les résultats qu’ils produisent sont souvent meilleurs que ce qu’on aurait fait seul et le font plus vite. La tentation de les laisser faire est donc parfaitement rationnelle, presque justifiée ? Et c’est peut-être exactement pour ça que la question mérite d’être posée clairement : quand Honen génère mon cours et que Presenton génère ma présentation, j’ai un cours à transmettre. Mais est-ce que j’ai appris quelque chose en plus qu’avant de commencer ?